Les bardes de Saint-Pol

Cet article sur les bardes de Saint-Pol n'est qu'une ébauche. Et elle comporte nécessairement des lacunes, des imprécisions voire des erreurs. C'est à vous de nous le dire, Taldir !

Rappel historique

La Gorsedd galloise (Gorsedd Cymru) se présente comme l’héritière d’antiques traditions druidiques éparses, souvent même légendaires. Toutefois, son antériorité est essentiellement symbolique : elle s’inspire de la mémoire bardique médiévale mais ne repose pas sur une institution continue depuis l’Antiquité.
Elle est créée en 1792 par le poète et antiquaire Iolo Morganwg (Edward Williams), qui fonde officiellement la Gorsedd lors d’une cérémonie sur Primrose Hill, à Londres. L’objectif est alors de donner aux bardes du pays de Galles une structure cérémonielle et culturelle destinée à célébrer la langue galloise, la poésie et l’identité nationale.
À partir de 1819, la Gorsedd s’associe à l’Eisteddfod, grande assemblée littéraire et artistique, avec laquelle elle devient indissociable.

Inspirée de son modèle gallois, aboutissement de longs échanges entre les deux nations celtes, la Goursez Vreizh (Gorsedd de Bretagne) est fondée en 1899, soit un an après l’Union régionaliste bretonne qui, mouvement politique, n’est pas sans lien avec elle. Ses principaux initiateurs sont Jean Le Fustec (Yann ar Floc’h, dit Lemenik), premier Grand Druide, bientôt secondé par François Jaffrennou (Taldir), figure majeure du mouvement breton.

Sans fondement religieux, leur but est de revitaliser la culture et la langue bretonnes, la littérature et les arts, et d’inscrire la Bretagne dans une continuité culturelle celte avec le pays de Galles, l’Irlande, l’Écosse et la Cornouaille, sans oublier l’île de Man, puis plus tardivement la Galice.

Quand, en 1905, le Bleun-Brug, mouvement culturel d’inspiration religieuse, est fondé par l’abbé Jean-Marie Perrot, vicaire de Saint-Vougay, des liens se nouent avec la Gorsedd. Celle-ci entretient aussi des relations avec Kreiz-Breizh, qui regroupe les cercles celtiques, ainsi qu’avec la Fédération des Arts et Lettres de Bretagne.

La Gorsedd de Roscoff

La Gorsedd de Bretagne tient ses assises à Roscoff du 28 au 31 juillet 1934, dans une atmosphère de fraternité interceltique rarement égalée. Sous l’autorité du Grand Druide Taldir-Jaffrennou, la cité roscovite accueille une imposante délégation écossaise, invitée d’honneur de cette édition. Leur présence rappelle les liens anciens entre la Bretagne et l’Écosse.

Parmi les temps forts figurent le concert de la harpiste et soprano Héloïse Russell-Fergusson, l’hommage solennel rendu à Marie Stuart, incarnée pour l’occasion par Monique Kerbiriou, aux côtés de Mlle Quément, fille du maire, ainsi que d’Alain d’Herbais, du manoir de Kerestat.

Plusieurs personnalités bretonnes sont présentes sur le maen-log, notamment le marquis de L’Estourbeillon, figure du régionalisme breton. Le Gorsedd procède également à l’intronisation de nouveaux bardes : disciples, bardes confirmés et bardes d’honneur. Parmi les invités distingués figurent Lady Mond, pour son soutien actif à la cause interceltique, ainsi que Héloïse Russell-Fergusson, dont le concert de harpe demeure l’un des temps forts du festival.

Les bardes de Saint-Pol-de-Léon

François Moal, dit Pitou, semble être le plus ancien. Né Grand’Rue en 1842, fils du sabotier Ollivier Moal et d’Anne Toux, il embrassa le même métier que son père. En 1873, il épouse Anne Keruzec, qui disparaît prématurément à l’âge de 42 ans, en 1898.


Pitou compose plusieurs chansons, dont An Andulien mogedet (« L’Andouille fumée »). On lui consacre au moins deux cartes postales : l’une éditée par ELD (Paris), l’autre par Saout, à Saint-Pol-de-Léon.

En 1911, le vieux Moal confectionne toujours ses sabots, rue du Port. Il entre ensuite à l’hospice et meurt en 1913, décès enregistré par Alfred de Kerdrel en compagnie de l’économe et du tailleur de l’établissement. Pitou vient alors de perdre l’un de ses fils, Joseph, cocher de métier, mort à Paris. Il ne verra pas l’autre, Jean, jardinier puis engagé volontaire, partir à la guerre de 1914.
Il ne semble pas que François Moal ait fait partie de la Gorsedd, créée peu d’années avant sa mort. En revanche, deux homonymes en ont été membres.

Francis Moal (Alc’houder Leon), dit Sissig, qualifié lui aussi de « barde breton », laisse derrière lui plusieurs disques 78 tours avec des titres comme Diwallit, diwallit merc’hed et Merc’hed Breizh-Izel, certains accompagnés à l’accordéon par Georges Sellers : Gwir Vretoned et Son ar pinard.

L’abbé Augustin Conq (1874-1952), connu sous le nom de barde Paotr Treouré, compose les paroles de Gwir Vretoned sur un air gallois, un texte dont l’ancienneté est attestée par l’enregistrement. Né à Tréouré et ordonné prêtre en 1898, il sert comme vicaire à Saint-Pol-de-Léon de 1899 à 1920, avant de devenir recteur à Locquénolé puis à Plounéour-Trez. Écrivain prolifique et populaire, il laisse un vaste corpus de chants, contes et fables écrits exclusivement en langue bretonne jusqu’à sa mort en 1952.

Maçon de profession, Francis Moal, le chanteur, est né à Saint-Pol-de-Léon le 10 septembre 1897, rue Verderel, de Hamon Moal, tailleur de pierre, et de Marie Le Bos. Marié en 1920 à Françoise Argouarch, il meurt à Morlaix en 1979. Bernard Le Rest se souvient :

« J’ai eu l’occasion de chanter à Pempoul, à la Fête de la Mer, des chants de Sissig Moal, en breton. Mes parents appréciaient ses interventions sur Radio-Quimerc’h, le dimanche après-midi, dans l’émission de Charlez ar Gall. Sissig organisait les saisons vers “le sucre” dans les régions betteravières, Toury, Pithiviers… Le départ se faisait souvent, malles et valises, depuis le bistrot Le Terminus, rue du Pont-Neuf. Le père de Gérard Jaffrès, Bernard, faisait partie du voyage, et l’annonce du retour par téléphone passait par l’autre bistrot du quartier, tenu, je crois, par la grand-mère de Gérard. »

Il n’existe pas de parenté directe entre François et Francis Moal.

Yfig Moal (Ar Poliser), de son vrai prénom Yves-Marie, est en revanche un frère de Francis Moal. Chanteur à Radio-Quimerc’h, il est intronisé à la Gorsedd des Bardes à Roscoff en 1934. Il est l’auteur d’une chanson sur l’air de La Paimpolaise relatant l’explosion du cargo Ocean Liberty le 28 juillet 1947 : La catastrophe de Brest. Il meurt à Brest le 2 avril 1973.

Émile Cueff est également présent à la Gorsedd de 1934, en compagnie de son épouse et de sa nièce, Marie-Claude Cabion, qui chante en breton, juchée sur une chaise. Cueff est né à Saint-Pol-de-Léon en 1895, de parents hôteliers de la rue de Batz. On ignore comment Théodore Botrel le remarque et l’encourage vers la chanson, mais sa carrière décolle lorsqu’il épouse à Pont-Aven Jeanne Alanik, dite Janedik, et s’y établit.

Le couple devient très célèbre, bientôt rejoint par une première fille, Annick, puis par deux autres : Maryvonne et Lenaïk. Leur répertoire fait la part belle à Botrel, mais inclut aussi des chants bretons, gallois et écossais, ainsi que des scènes comiques, dont l’une est écrite par l’ancien vicaire de Saint-Pol, l’abbé Conq.

Mlle Cabioch, nièce de Cueff.

Barde sous le nom de Kaner Léon, Émile Cueff n’oublie pas son pays natal. Il participe notamment, avec sa famille, au Gorsedd des Bardes à Roscoff, du 28 au 31 juillet 1934.
Connus dans toute la France, les Cueff sont les vedettes de nombreuses manifestations culturelles bretonnes, comme les Fêtes de Cornouaille et celles des Fleurs d’Ajonc à Pont-Aven. Leurs voix, parfois accompagnées de sonneurs, sont enregistrées sur disques 78 tours chez Pathé, notamment Kousk Breizh-Izel. Ils font l’objet de nombreuses cartes postales et même de céramiques aujourd’hui conservées dans des musées. Émile Cueff meurt en 1952, mais les sœurs Cueff continuent de chanter jusqu’aux années 1960.

Louis Le Dissès (San Per). Louis Jean-François Le Dissès, Loeiz ar Disez en breton, naît le 11 septembre 1871 et meurt le 21 novembre 1958 à Saint-Pol-de-Léon. Syndicaliste, il est le fils de Frañsez an Disez, hucher, et de Marianna Gwivarc’h. Il épouse Leoni Mari Janed Loeiza Caroff. Il suit de bonnes études au collège de sa ville natale puis au séminaire, qu’il quitte quinze jours avant l’ordination.

Cultivateur à Brondusval-Vras, auteur de contes et de chants bretons, il obtient le deuxième prix au concours du Barzaz Bro-Leon en 1907. En 1909, il fonde le Syndicat rural du Léon, souvent lié au mouvement du Sillon de Marc Sangnier. Militant chrétien-social, il lutte contre les courtiers afin de défendre les prix des légumes (oignons, artichauts) de la région.
Il est cofondateur en 1910 de la coopérative La Bretonne avec Jacques Créac’h.

En 1921, il crée le cercle d’études S. Paol pour les jeunes agriculteurs. Avec eux, il joue entre 1921 et 1927 une pièce écrite par son ami Yann-Vari Perrot.

Louis Le Dissès est reçu au sein de la Gorsedd de Bretagne sous le nom bardique de San Per (Saint-Pierre). Sa réception officielle a lieu lors du Gorsedd Digor de 1927 à Locronan. Ce nom fait référence à la chapelle Saint-Pierre de Saint-Pol-de-Léon, située près du cimetière où il habitait, d’où ses surnoms de « barde du cimetière » ou de « barde de Saint-Pierre ».
Il est également, à Saint-Pol-de-Léon, le gérant d’Emgleo Sant-Ildut, association chargée de diffuser des livres religieux et les éditions de Feiz ha Breiz. Il écrit notamment dans Ann Hader, Ar Vro et Le Consortium breton.

Joseph Kergrist (Barz Arvor), dit Job, né le 1er mai 1895 à Saint-Pol-de-Léon, est lui aussi un barde saint-politain. Professeur de breton à l’Institut des Lettres de Nantes, il est membre du cercle celtique de cette ville. En 1934, à la fête du cercle celtique de Rennes, il chante en compagnie de Marguerite Le Bihan-Pennanros. Il est présent à Roscoff la même année.
Sous le nom bardique de Barz Arvor, il est l’auteur de Kaozeadenn en ti Pellgelaouerez Naoned, paru dans An Oaled n° 66 (1936), et de Pardon ar chas, publié à titre posthume en 1978 dans Barr-Heol. En 1938, il chante notamment An Hirvoudou lors d’une veillée à Rennes ; un certain Coarer est alors son élève.

Il apparaît dans un compte rendu du Gorsedd Serré tenu à Callac en 1942, au cours duquel est adopté le projet d’autonomie de la Bretagne élaboré par Yann Fouéré. Il meurt à Nantes en 1975.

Nicolas Moris (Mab ar Gwen) est l’auteur d’une pièce de théâtre en breton intitulée An Divroet (« L’Exilé »), publiée en 1911 à Morlaix (Moullet e ti Lajat). L’œuvre comprend trois actes. Il est proche de François Vallée (Abhervé), figure majeure de la linguistique bretonne, qui écrit notamment à son sujet.

François Stéphan (Fañch), tailleur, Grand’Rue, compte également parmi les bardes saint-politains. Hélas, il est fusillé à l’âge de 40 ans par les Allemands. Sur dénonciation, dix-huit résistants du réseau Centurie de Saint-Pol-de-Léon sont arrêtés et torturés par la Gestapo entre le 26 et le 29 juin 1944. Incarcérés à la prison de Pontaniou, ils sont fusillés à Brest le 6 juillet 1944, au champ de tir de la Marine, sur le plateau du Bouguen. Retrouvés en 1962, leurs corps sont transférés à Saint-Pol-de-Léon, où ils reposent depuis lors à l’issue de funérailles solennelles. (Sources : exposition de l’association Un été 44, lycée du Kreisker, 2024 ; Gilles Grall, La tragédie de l’été 44.)

Philippe Stéphan, son petit-fils, entretient pieusement la mémoire de son grand-père :

« J’ai plusieurs 78 tours et un CD avec des chansons de Mme Bars, Francis Moal, Émile Cueff et de mon grand-père (qualité sonore moyenne). De nombreux titres évocateurs : Ar Pilhaouer, Job al Lounker, Paket Divalo, Son ar C’haffé et le fameux Bro Gozh ma Zadoù. »

Bibliographie et sources complémentaires

Jaffrennou, François (Taldir). Histoire de la Gorsedd de Bretagne. Rennes, début XXᵉ siècle.

Le Coadic, Ronan. L’identité bretonne. Presses universitaires de Rennes.

Laurent, Donatien. Aux sources du Barzaz Breiz. Skol Vreizh.

Vallée, François (Abhervé). Articles linguistiques et notices biographiques.

Grall, Gilles. La tragédie de l’été 44. Coop Breizh.

Archives de la revue An Oaled, Barr‑Heol, Feiz ha Breiz.

Archives municipales de Saint‑Pol‑de‑Léon et de Roscoff.

Exposition Un été 44, association du Kreisker, 2024.

 

 

Date de dernière mise à jour : 13/01/2026

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