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Quand Chevalier-Créach menait la fronde des marchands de vin

Chevalier-Créach, de Saint-Pol de Léon, fut le fer de lance en novembre 1909 des débitants et tonneliers de la région de Morlaix qui protestaient contre des impôts nouveaux. Le compte-rendu par la Dépêche.

La manifestation des négooiants en vins et des débitants, ainsi que nous l'avons annoncée, a eu lieu aujourd'hui. Dès 1 h. 30, la salle de la mairie était archi comble. Au bureau, se trouvaient M. Person, président du syndicat des marchands de vins de l'arrondissement; E. Le Marchant de Trégon, négociant ; le délégué du détail, M. Le Picart, propriétaire du Café de la Terrasse; le délégué des patrons et ouvriers tonneliers; Tieulcin et MM. F. Laurent, de Landivisiau et Chevalier-Créach, de Saint-Pol de Léon, vice-présidents du syndicat des marchands de vins. Derrière, contre le mur,
une bannière où l'on lisait, sur un côté : « Egalité pour tous, pas de privilèges » et de l'autre côté : « Pas d'impôts nouveaux, suppression du privilège des bouilleurs de crû. »
M. Person, président du syndicat, remercie les manifestants d'avoir répondu en si grand nombre à l'invitation qui leur a été adressée.
Nous allons maintenant, dit-il, remettre à M. Caries, sous«préfet, la supplique que M. Chevalier-Créach va nous lire. M. Chevalier-Créach, donne lecture de la supplique ci-dessous :
« Monsieur le sous-préfet,
« Nous venons, au nom des 84 membres du syndicat du commerce des vins en gros de la circonscription commerciale de Morlaix ; au nom de tous les hôteliers, cafetiers, débitants de boissons, employés, voyageurs, ouvriers, dont les protestations se suivent à l'adresse de nos représentants à la Chambre; au nom des patrons et ouvriers tonneliers de Morlaix, dont l'industrie est
particulièrement menacée : Vous prier de faire connaître à M. le ministre de l'Intérieur et à M. le ministre des Finances, nos justes appréhensions, aussi bien que nos vives protestations contre les propositions de la commission du budget, nous menaçant de nouvelles impositions fiscales devant (?) produire 67 millions.
« La plus importante de ces dispositions serait la majoration des droits sur l'alcool, portés de 220 à 260, soit, 40 fr.; la loi du 29 décembre 1900 les avaient déjà majorés de 56 fr. 75. Soit en neuf ans une aggravation de charges de 96 fr. 75. Depuis dix ans, nous sommes frappés à chaque budget, de quelques mesures vexatoires nouvelles. Si tous les Français étaient réellement égaux devant l'impôt, les 67 millions demandés à notre bourse seraient promptement trouvés 1 II ne nous appartient peut-être pas, d'indiquer où s'adresser pour trouver la somme nécessaire pour équilibrer le budget.
« Cependant tout le monde le crie dans diverses régions de la France : chez les bouilleurs de crû. Ces heureux citoyens sont au nombre de 1.537.705 et ne sont nullement contrôlés. Combien de millions et de millions encore qui sont dérobés au Trésor chaque année ou plutôt au commerce honnête, qui paie toujours. Nous terminons cette communication par une observation très
grave : L'application de ces nouvelles impositions si elles étaient votées par les Chambres, causerait la ruine de beaucoup de petits commerçants, atteindrait fortement certaines maisons de gros ét tous les autres verraient la fin des gains licites et honnêtes.
« Une autre considération qui se réalisera très certainement : ce sera un fléchissement Irës sensible dans la consommation, et le renouvellement, de ce qui s'est passé depuis l'application de la loi du 29 décembre 1900 qui est restée inopérante. En effet, il a été officiellement constaté que la diminution de la consommation taxée a atteint 25 % pendant la période 1899-1908. La suppression du privilège des bouilleurs de crû, serait non seulement une source de recettes qui équilibrerait le budget, mais surtout une loi juste et équitable digne du gouvernement de la République.
Nous vous offrons, monsieur le sous-préfet, nos plus respectueuses civilités.» (Suivent les signatures.)
La lecture terminée, le président dit : « Approuvez-vous les termes de la letrre à M. le sous-préfet ? — Oui ! oui I — Etes-vous d'avis... — Oui, oui ! — Nous allons maintenant déposer à la sous-préfecture nos revendications. — Oui ! oui ! Et parmi les oui ! oui ! c'étaient surtout ceux qui sortaient de la bouche des femmes, qui étaient nombreuses, qui étaient lancés avec le plus de force. M. Chevalier-Créach, donne lecture de la lettre de M. Ch. Le Febvre, maire de Morlaix, qui recommande aux manifestants de ne pas troubler l'ordre. Ce conseil a été suivi en tout points. Ça a été une manifestation digne et imposante, sur laquelle tous les manifestants de l'avenir devront prendre exemple. Pas un cri discordant, — et chose à signaler — pas un pochard.
On se dirige vers la sous-prérocture par la rue d'Aiguillon et la rue Ange de Guernisac, ayant en tête la pancarte : « Egalité pour tous ! Pas de priv èges ! pas d'impôts nouveaux ! Suppression des bouilleurs de crû. Un millier de manifestants se trouve assemblés devant la sous-préfecture Le bureau : MM. Person, Laurent, Chevalier-Oréac'h: MM. Coulan, Branellec, Lo Goff Le Gac-Bozellec. Merrien, Tanguy, Souètre, Larher Souvestre et M. Dieulcin délégué des patrons et ouvriers tonneliers sont introduits
devant M. Caries, sous=prêfet, qui les reçoit avec sa bonne grâce coutumière. Le président M. Person, remet à M. le sous-préfet la lettre de doléances citée d'autre part. M. Caries répond qu'il transmettra à M. le préfet, leurs revendications, en appuyant sur leur démarche digne et pacifique. M. Person remercie le sous-préfet au nom du syndicat du commerce de détail et des tonneliers. M. Dieulcin, au nom de la corporation des tonneliers, dit que la nouvelle loi serait un arrêt de mort pour ies tonneliers de Morlaix, qui font presque exclusivement la futaille fine, qui sera fatale, ment frappée par l'exigence des vignettes.
Un délégué, (M. Laurent) : Nous n'aurions plus le droit de mettre en tonneau il faudrait mettre tout en bouteillet et comme Morlaix fait spécialement la futaille fine, ce serait l'arrêt de mort de la tonnellerie morlaisienne.
M. le sous-préfet dit que M. Cloarec, député, a reçu une lettre du syndicat au sujet des revendications do commerce des vins. M. Laurent répond que c'est une circulaire qui a été adressée à tous les députés.
M. Branellec : Si la lettre a été jugée comminatoire, nous nous réservons de la faire au beçoin devenir comminatoire.
M. le sous-préfet : La lettre n'a pas été trouvée comminatoire par M. Cloarec, c'est en riant qu'il me l'a dit, et il sera le premier à soutenir vos revendications, car il ne sait pourquoi les commerçants en vins seront toujours surchargés d'impôts et les bouilleurs de crû pas.
M. Laurent : Si ces impôts nouveaux étaient votés, le commerce de vins ne serait plus possible; autant vaudrait aller casser des cailloux sur les routes.
M. Chevalier-Créac'h : Voudriez-vous, monsieur le sous-préfet, venir répéter aux manifestants qui sont -là, dans la rue, la bonne parole que vous venez de nous dire ?
M. le sous-préfet : Bien volontiers.
Les délégués et M. le sous préfet descendent dans la rue. M. Caries, s'adressant aux manifestants dit : « Je viens de recevoir du bureau du syndicat des marchands de vins et de la corporation des tonneliers de Morlaix leurs revendications au sujet des nouveaux impôts. Je leur ai répondu que par moi-même je n'y pouvais rien, mais que je transmettrai leurs revendications à M, le préfet du Finis-tère. Je lui dirai que votre manifestation a été calme, digne, et soyez assurés, que nous ferons tout notre possible pour vous donner satisfaction. » On répond : « Merci ! Bravo !»
Et les manifestants et manifestantes, toujours calmes et dignes, retournent à l'hôtel de ville déposer la bannière revendicatrice et se dispersent dans tous les coins de la ville pour prendre
quelques consommations àb on compte, avant que M. Cochery les fasse renchérir.

 
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