L'affaire Amice Picard

Née le 2 février 1599 à Guiclan, décédée le 25 décembre 1652 à Saint-Pol-de-Léon, Marie-Amice Picard, est l'une des figures les plus énigmatiques du XVIIe siècle dans le Léon. Son mysticisme déclencha les plus vives polémiques. Voici comment débuta cette affaire...

 

Au loin, c'était comme une tache de sang sur un fond de vert tendre. Chemin faisant, la bannière de Guiclan tanguait lentement comme la voile d'une nef sur une mer calme. Tout juste derrière l'enseigne, le clergé marchait en tête, bardé d'étoles dorées. Sous des broussailles de sourcils gris, le recteur avait le masque grave et impassible d'un oiseau de proie. Une demi-douzaine de croix hérissait ensuite la cohorte des paroissiens qui s'époumonaient, cantique après cantique. Le soleil embrasait les cheveux longs des hommes, illuminait la blancheur immaculée des coiffes.

 En rangs serrés, bruissante de retrouvailles, la procession était partie tôt le matin pour Plouvorn. Comme tous les ans, on s'en allait fêter la saint Yves à Notre-Dame de Lambader. Marie-Amice Picart était du nombre. Mais un vide encerclait la jeune femme. A Guiclan, peu de paroissiens fréquentaient cette fille étrange. Quelques uns la considéraient comme une élue de Dieu, beaucoup comme une illuminée. Voire une sorcière, allez savoir… Les bras croisés sur la poitrine, Amice marchait avec assurance, la tête bien droite, les hanches chaloupant avec grâce. Ses cheveux flamboyants étaient soigneusement ramassés sous la coiffe et dégageaient un visage radieux. Amice portait sur le monde de grands yeux noisette, à la fois tendres et étonnés. Et puis un sourire toujours en mouvement...

 Le clocher ajouré de Lambader apparut enfin par dessus les arbres. Au fond du vallon boisé, la foule grossit à mesure qu'affluaient les autres paroisses à grands roulements de tambours. Brouhaha. On s'entassa bientôt dans l'église pour la grand messe célébrée avec un grand concours d'ecclésiastiques. Aux marches de l'autel, Amice communia sous le regard de pierre de saint Jean l'Evangéliste. Son protecteur. Ce fut sa seule nourriture de la journée. Avec l'après-midi débuta la fête profane. Devant l'auberge, on trancha le lard, des tonneaux furent mis en perce tandis que dans la foule quêtaient de faux infirmes, de vrais mendiants. Amice détestait ces moments. Toute à sa foi, elle errait sur le placitre, l'esprit ailleurs. Elle ne remarqua pas de suite cet homme qui la fixait régulièrement, là-bas, sous les arbres. Le cou engoncé dans une fraise, les chausses défraîchies, il avait la mise d'un hobereau libertin et ripaillait bruyamment à une tablée de son engeance. C'étaient là quelques nobles d'épée. Braves à la guerre. Dépravés sur leurs terres.

 — J'observe, Kernedellec, que tu n'es pas insensible à la beauté des filles de mon pays, se pencha Trémauville avec un sourire entendu. Malheureusement, je crains qu'elle ne soit à ta portée.

Ce serait le diable si une jeune paysanne résistait à mes avances...

Le diable ? Parlons-en ! Celle-ci se prend pour la sainte Vierge !..

 Kernedellec parvint à capter le regard d'Amice. Qui, tout de go, tourna farouchement la tête.

 — C'en est que plus excitant !

Après la procession, se furent les vêpres. Puis vinrent de nouvelles agapes. Un jeune paysan gonfla une cornemuse. La fête de nuit allait commencer. Sans Amice.

 Cheminant dans la pénombre, elle crut percevoir comme le bruit sourd d'un cheval au galop. Lointain. Amice suspendit sa marche un instant, l'oreille aux aguets. Rien. La jeune femme allongea de nouveau le pas en égrenant son chapelet, la conscience encore pleine du tintement des cloches, de la rumeur des prières collectives.

 

Me ho salud, Mari, leun a c'hras

An Aotrou Doue 'zo ganeoc'h...

 

Le soir tombait à présent sur ce joli jour de mai. Du pourpre se diluait derrière l'horizon et Amice reconnut enfin le profil sombre de son village. Kergam s'endormait sur des promesses de moissons bien grasses. Demain, il lui faudrait encore aider la mère, veuve depuis bientôt trente ans. La faim au ventre, Amice sortit de son bissac une petite boule de pain. Elle en goûtait la première bouchée quand le galop se fit cette fois bien frappé, de plus en plus proche. Une poigne d'acier lui saisit soudain le bras. Sous la violence du geste, la miche roula dans l'herbe. D'un revers d'épaule, Amice se dégagea de l'étreinte et reconnut immédiatement son gentilhomme de Lambader. Kernedellec sauta lestement à terre, porta une main à la bride de sa monture et, de l'autre, fouilla les profondeurs d'une poche.

 

Tu vois ces pièces d'or ma belle ? Elles sont à toi si tu m'accordes un petit moment !

Le cœur lui cognait la poitrine. Amice voulut crier. Aucun son ne sortit de sa gorge nouée. Rien qu'une plainte étouffée :

Jésus Marie !..

Jésus Marie ? Ah! tu peux toujours invoquer ces deux là, ricana l'homme. Suis-moi sans crainte, idiote, Dieu n'est pas en ce lieu !

Dieu est partout. Et vous ne l'offenserez pas ici !

Voilà une répartie bien trop dévote pour une si appétissante créature.

Le cavalier redoubla ses rires en poussant violemment Amice hors du grand chemin. Mais l'ivresse lui pesait dans les jambes. Avec la force de ses 35 ans, la fille lui résistait. Alors, il tira de sa ceinture un pistolet...

 

*

*  *

 Les prunelles vides de vie, Amice était prostrée dans son lit clos. D'un geste machinal, elle repoussa l'assiettée de soupe que lui tendait Agathe Mallégol. Voici bientôt deux mois, c'est à peine si elle avait reconnu sa fille, cette funeste nuit de mai. Le visage en sang, Amice avait fait irruption dans la maison, échevelée, dépenaillée, à demi nue. Son ventre, ses seins, son visage portaient de profondes entailles. Aujourd'hui, ses plaies étaient enfin cicatrisées. Penchée à son chevet, Agathe Mallégol tentait de déchiffrer sur les lèvres d'Amice des murmures insensés.

 — Et après qu'il ait sorti son pistolet, que s'est-il passé ?

Il n'a pas tiré tout de suite. Comme il n'arrivait pas à me faire bouger d'un pas du grand chemin, j'ai d'abord reçu une volée de bâton à laquelle j'ai répondu par des rires...

Des rires ?

Des rires, tant ma joie d'endurer pour Dieu était grande. Je lui ai opposé la même réponse quand il a pointé son couteau sur mon cœur. Il ne me restait plus qu'à d'implorer l'assistance de la sainte Vierge et de saint Jean. Et ils me sont apparus...

Que me chante-tu là encore, Amice, soupira Agathe Mallégol avec découragement.

Ils me sont apparus ! La dame était d'une grande beauté. Elle était accompagnée d'un vieillard au doux visage. Quand ils se sont montrés, le couteau du cavalier noir est tombé aussitôt à terre. Ce qui fit redoubler sa fureur. Il me hurlait de congédier mes protecteurs et de le suivre dans les fourrés.

Agathe Mallégol n'en croyait pas ses oreilles. Au fond d'elle-même, était-elle si surprise. Depuis son plus jeune âge, depuis la mort du père surtout, Amice n'avait la tête qu'aux bondieuseries.

 

Quand il a voulu décharger sur moi son pistolet, l'arme lui a crevé dans la main. Alors, il s'est mis à crier : “Je vois bien que tu travailles par l'art du Diable !” Et puis, il s'est saisi d'un autre pistolet pour me tirer dans le dos cette fois. Et le même miracle s'est opéré. Après quoi, il m'a plaqué contre la clôture. Et déchiré mes vêtements. Je sentais le canon éclaté de son arme qui me labourait l'épaule alors qu'il me mordait le cou et m'arrachait les cheveux. Le combat a duré longtemps. Très longtemps. Jusqu'à ce qu'il lâche enfin prise et s'affaisse à terre. Comme mort.

Amice accepta l'eau que lui tendait sa mère et son faciès se figea de nouveau. Agathe Mallégol demeura près de sa couche, un flot de souvenir lui inondant l'esprit...

 

*

*  *

 

C'est jour de moisson à Kergam. Les fermes alentours sont venues donner le coup de main aux Picart. Derrière les hauts talus de Parc ar Foenec, Amice joue avec les fillettes des paysans voisins. Dans une écuelle ébréchée, on a pilonné des mûres et le récipient passe d'une gamine à l'autre. Assises en cercle, la bouche maculée de rouge, toutes sont couronnées de roseaux tressés. Des princesses !

 — Avec ce bon vin, vous prendrez bien un peu de tourte, minaude Amice en désignant une bouse de vache. Les filles esquissent le geste d'en manger tandis qu'Anna cueille près d'elle un bouton-d'or et l'approche du menton d'Amice.

S'il se reflète sur ta peau, tu te marieras bientôt !

Tous les yeux convergent vers la gorge d'Amice. Aucun reflet n'y apparaît.

C'est que je ne marierai jamais. Sinon avec le Bon Dieu.

Tu écoutes trop les curés, rient les autres.

Je sais ce que je dis, chuchote Amice en sortant avec précaution une image pieuse de sa poche. Regardez ce que j'ai trouvé l'année dernière à Saint-Visias. D'un côté, c'est Notre-Dame. De l'autre saint Jean. Depuis, quand je suis triste, je retourne m'agenouiller là où j'ai ramassé cette image. Et chaque fois je me sens remplie de joie. Mon père dit que c'est peut-être un signe...

 Jean Picart rentrait des champs, la démarche lourde.

 — Je suis fatigué, Agathe. Très datigué...

Il s'était laissé tomber comme une masse sur la chaise dépaillée, près de la cheminée et s'était aidé de la main pour déplier sa jambe. Agathe Mallégol regarda son homme avec étonnement. Jean Picart travaillait dur à la métairie de Kergam. Il donnait beaucoup à sa terre. Sa terre lui rendait fort peu la monnaie. Mais jamais, jamais Agathe n'avait entendu son mari se plaindre.

Dans les jours, les semaines qui suivirent, Jean Picart peina de plus en plus à la tâche. Il s'arrêtait parfois pour serrer et ouvrir son poing plusieurs fois de suite.

 — Il n'y a plus aucune force là-dedans !

Une infinie langueur finit par envahir tout son être. Les premiers temps, Agathe Mallégol et les aînés des cinq enfants compensèrent tant bien que mal la défection du père qui restait présent et de bon conseil. Puis il leur fut de plus en plus difficile d'arracher vaille que vaille à la terre quelques revenus pour survivre et s'acquitter du bail.

 Quand Amice, la cadette, eut huit ans, on la plaça chez un laboureur voisin, Christophe Abgrall. Celui-là s'était forgé la réputation d'un saint homme. Sa maison, disait-on, était grande ouverte aux pauvres qui venaient tendre la main sur le pas des portes en récitant des Oremus. De même, au marché, il avait la réputation d'acheter à prix fort la marchandise des indigents. Marchand de toile, il faisait travailler les tisserands les plus démunis. Ce qui dut lui réussir. Quand il devint riche, très riche, une explication courante fut que le Seigneur le récompensait ainsi de cette charité si désintéressée. Entendant cela, certains ricanaient sous cape.

*

*  *

 

Amice resta cinq ans chez les Abgrall. Encore trop faible pour les grands travaux, elle était attachée à la garde des troupeaux. Une tâche qui lui laissait l'esprit à l'oraison. Le dimanche, elle assistait au premier office du matin puis, de son pré, écoutait carillonner les églises alentours. Guimilliau, Lampaul, Guir-Secours, Commana. Elle en imaginait les messes, les sermons.

 

A 12 ans, Amice retourna à Kergam aider sa mère aux soins du ménage. L'état de Jean Picart s'était empiré du jour où, à bout de force, il se ficha le tranchant d'une hache dans le tibia. La gangrène menaçait. A force d'insistance, Amice obtint de participer au pèlerinage de Saint-Méen, là-bas, à Plouigneau, dans le diocèse de Tréguier. Peu après, la jambe de son père présenta des signes de guérison. Pour Amice, il n'y avait aucun doute. Elle jura de faire, chaque année, le voyage de Saint-Méen tant que Dieu lui laisserait la liberté de marcher.

Reste que Jean Picart allait s'alanguissant de jour en jour. Agathe Mallégol redoutait le pire.

 — Console-toi, soupira un soir le patriarche usé. Imagine quel aurait été ton sort si le mal m'avait pris alors que nos enfants étaient encore en bas âge. Ils sont aujourd'hui capables de gagner leur pain.

Mais la petite Amice, que fera-t-elle ?.. Elle ne pense qu'aux messes et...

Laisse là à la volonté de Dieu, trancha Jean Picart.

— Dans ce cas, elle finira par pourrir au coin d'un fossé sans personne pour l'assister !

Tu ne sais de quoi tu parles, ria Jean Picart. Amice, laisse toujours ta mère dire ce qu'elle voudra. Et fais ce que Dieu t'inspirera !

 

*

*  *

 

La Noël de 1612 approchait. Dehors, le vent soufflait en tempête. Ce soir-là, Jean Picart rassembla ses cinq enfants près de son lit et demanda à Agathe Mallegol de leur verser à tous un peu de vin. Il eut un mot malicieux sur les travers de chacun. Un autre aussitôt sur leurs qualités. Tous, à tour de rôle, eurent ainsi droit à leur portrait brossé avec tendresse.

 — Mon seul regret est de n'avoir servi Dieu plus fidèlement. Ayez toujours soin de votre salut, mes enfants, et prenez garde de la compagnie que vous hanterez. N'ayez jamais à rougir de vos vêtements de toile et d'étoupe. Pourvu que vous soyez gens de bien, vous pourrez toujours vous présenter la tête haute devant le Bon Dieu.

Ayant vidé sa coupe, Jean Picart invita Amice à s'approcher au plus près de lui.

 —Toi, tu ne seras jamais comme les autres. Sur le chemin qui t'est tracé, tu auras à porter de lourdes croix, tu sais. Ne t'arrête jamais à ce que les gens diront de toi. Quand tu te sentiras délaissée des hommes, celui auquel tu pensais le moins te portera assistance. De même que des gens d'une toute autre condition que la tienne.

Amice buvait les paroles de son père. Agathe Mallégol en tirait quelque iritation.

 — Amice, ne me quitte pas, lâcha soudain Jean Picart en étreignant la main de sa fille. Elle posa sur lui son sourire éclatant. Jean Picart reposa la tête, apaisé.

Je m'en vais sans souci de ce monde, il est pénible et trompeur. Dieu veillera sur vous tous. Agathe, il est temps pour moi de recevoir les derniers sacrements.

A ces propos, tous les visages s'assombrirent. Le père ne semblait pas plus malade que tous ces derniers temps. Jean Picart insista.

 Il était un peu plus de minuit quand on vint frapper à toute volée au presbytère de Guiclan. Tiré de son sommeil, Messire Jacques Pouliquen fut bientôt à Kergam où il confessa puis accorda le viatique et l'extrême-onction à Jean Picart.

 — Vous pouvez maintenant vous coucher, lança le prêtre à la famille, il ne mourra pas de si tôt.

Je mourrai au point du jour, coupa Jean Picart. Il est louable d'avoir près de soi un prêtre à l'heure de sa mort. Mais allez vous reposer. Amice restera près de moi et vous avertira le moment venu.

 La nuit de Jean Picart fut agitée, peuplée d'images du tribunal de Dieu, la Vierge l'y conduisant, un cierge en main.

 — Amice, aide-moi à faire ce voyage... Il y a deux jugements, sais-tu. Selon que sera le particulier sera le général !.. Appelle Messire Pouliquen, je m'en vais.

La jeune fille quitta vite la pièce et revint aussitôt. Seule.

 — Amice, insista son père, hâte le prêtre, la Sainte Vierge me tient par la main pour me mener à Dieu !.. In manus tuas domine commendo spiritum meum !..

Quand Jean Picart eut achevé de murmurer ces paroles, sa tête retomba sur le côté. Il semblait paisiblement endormi. Le jour du 24 décembre venait de se lever.

 

*

* *

 

Depuis la mort de son père, Amice s'appliquait à observer ses dernières recommandations. Elle fuyait comme la peste tous ceux et celles qui dansaient les jours de pardon comme à toute assemblée de jour et de nuit. Jamais on ne la vit dans les banquets de fiançailles, de noces, de baptême ou de carême prenant. Ses dimanches étaient rythmés par la grand messe et les vêpres et, chaque jour de la semaine, elle courait à l'église pour le sacrifice divin. Restée seule avec sa mère, elle compensait ses absences de Kergam en travaillant souvent tard dans la nuit sur le vieux métier à tisser de la ferme. Bientôt, la rumeur de ses vertus parvint aux oreilles d'une sœur du tiers ordre de Saint Dominique. Anne de Toulgoët vint à Kergam. La religieuse avait de belles manières et tenta de convaincre Anne Mallegol :

Votre fille m'assistera dans les services que je rends à notre couvent de Morlaix. Vous y gagnerez pour votre subsistance. Quant à Amice, il lui sera plus facile d'entendre chaque jour la messe et souventes fois les prédications. Elle communiera quotidiennement et trouvera là d'excellents confesseurs.

Agathe Mallégol hésita. Elle serait désormais seule à Kergam. Et puis, la démarche de Mademoiselle de Toulgoët était-elle si désintéressée ? Amice, elle, semblait conquise. L'affaire fut conclue. Mais, rapidement, Agathe Mallégol ne supporta pas la solitude et s'enfonça dans un état maladif. Alors qu'un neveu la visitait, elle le supplia d'aller quérir Amice à Morlaix. Elle revint aussitôt.

 La vie continua à Kergam. Amice cousait, tissait, battait le blé. Et courait toujours messes et pardons. Elle en revenait avec les sermons en tête et pouvait les réciter mot à mot plusieurs jours après les avoir entendus. Amice étonnait son entourage par la vivacité de son esprit, sa compréhension des choses et sa capacité de jugement. Nombre de riches laboureurs faisaient ouvertement savoir que cette femme de 20 ans était à leur goût. Agathe, ses fils, ses proches pressaient Amice de choisir parmi tous ces jolis partis. En vain. Elle gardait au cœur les paroles de son père. Agathe Mallégol s'emportait souvent :

 — Si tu refuses le mariage, c'est pour rester dans l'oisiveté !

 Amice serrait les dents. Et se retirait pour prier. Sa résistance dura jusqu'à ses 35 ans. Jusqu'au jour où, sur le grand chemin, Kernedellec attenta à sa pudeur.

 

*

*  *

 

Il n'y avait pas un an qu'Amice avait été violentée. On la voyait de nouveaux aux champs, au bourg, la santé recouvrée mais une teinte de tristesse dans le regard. Le récit d'Amice avait laissé quelque peu perplexe Agathe Mallégol. Mais les faits étaient là. Sa fille avait bel et bien été violentée. Elle avait fait prévenir les gens de la justice. Ils étaient venus entendre Amice ainsi que quelques paroissiens présents à Lambader et ne furent pas longs à arrêter Kernedellec. On apprit que la juridiction de Morlaix l'avait condamné à mort. Mais l'écuyer avait quelques relations. Ayant fait appel auprès du Parlement de Bretagne, il fut envoyé aux galères. A vie.

Un froid dimanche de février, Amice prit le chemin du bourg pour la première messe du matin. Au sortir de l'église elle se sentit soudain grand appétit. Une amie d'enfance habitait la maison toute proche.

 — Ma parole, s'étonna Anna, mais tu as une faim de loup. Voilà qui fait plaisir à voir. Si seulement tu songeais maintenant à rendre un homme heureux !

Je crois entendre ma mère, ria Amice. Souviens-toi du bouton d'or. Et qu'on ne parle plus jamais des hommes, ajouta-t-elle d'un ton grave. Plus jamais !

Amice remercia son hôtesse pour le pain. Rassasiée, elle se rendit à l'office divin où venait d'arriver Agathe Mallégol. Elle laissa sa mère prendre place parmi les paroissiens et alla se prosterner à genoux, devant les premiers bancs. Quand soudain, elle s'affala sur le dallage. Des murmures, quelques rires étouffés parcoururent l'assistance. Le regard du prêtre croisa celui d'Agathe avec la même expression d'inquiétude et d'étonnement mêlés. Chacun se garda d'intervenir et on ne releva Amice qu'à la fin de la grand messe. En repartant pour Kergam, Agathe Mallégol s'inquiéta :

 — Que t'est-il encore arrivé ma pauvre fille ?

Amice resta pensive un instant.

 — A compter de ce jour, je ne me nourrirai plus que de la sainte Eucharistie !..

Agathe Mallégol leva les yeux au ciel. Elle avait à les lever souvent. Ce fut encore le cas le 25 avril suivant. Ce soir-là, Amice rentra très tard à Kergam.

 — Où étais-tu donc encore passée ? Depuis la saint Yves, tu sais que chacune de tes absences me remplit de frayeur.

Je suis restée un moment à la chapelle de Coaduon. J'y ai rencontré un ecclésiastique rempli d'une clarté extraordinaire. Selon lui, je serai prochainement menée à Saint-Pol où j'aurai à souffrir en mon corps et ma renommée...

Agathe Mallégol maudit encore les dernières paroles de son mari.

 

*

* *

 

Quand vint le mois d'août, Amice se rendit une fois de plus à confesse. L'église était ouverte à tous vents. Il y divaguait des chiens, des poules et le paysan voisin avait entassé son bois en haut de la nef. Le père Le Gall, un moine venu de Saint-Pol en mission, accueillit Amice en pestant contre de jeunes garnements courant sur les bancs.

 — Mon père, chuchota Amice dans le secret du confessionnel, j'ai vu, de mes yeux vu un torrent de feu dans lequel tombaient les âmes comme grêle. La voix d'Amice se fit plus encore basse. Nous serons demain la saint Cyriaque. Et je ressens les mêmes tourments que ses compagnons martyrs...

Derrière le treillage, le religieux resta longuement sans mot dire.

 — Ma fille, lâcha-t-il enfin d'un ton hésitant, si ce que vous me dites là est vrai, c'est que Dieu a voulu vous montrer les peines des réprouvés pour vous inviter à endurer leurs souffrances.

Je suis prête à les subir pour le salut de leur âme ! Du reste, je ne supporte déjà plus aucune nourriture depuis bien longtemps.

Dans cette situation, il vous faudra quitter Guiclan pour Saint-Pol. La ville sainte se prêtera mieux au dessein qui vous semble fixé.

Mon père, répliqua sèchement Amice, je n'ai aucun attrait pour ce lieu !..

 

*

*  *

 

Noyé dans sa robe noire, le père Guellec se tenait avec déférence devant le recteur de Guimilliau. C'est qu'il avait affaire à un haut dignitaire, pétri de science et de vertu. Grand vicaire de l'évêché, docteur en Sorbonne, Jean Guillerm dirigeait le diocèse depuis la disgrâce de l'Evêque. Avec sa famille, les puissants Sourdéac, Mgr de Rieux avait en effet favorisé la fuite de la Reine mère en Flandre. Depuis, son siège épiscopal était vacant. Guillerm, second personnage du diocèse assurait l'intérim d'une main de maître

 — Ce que vous me rapportez-là, père Guellec, ne m'étonne qu'à demi. Je connais bien cette Marie-Amice Picart pour l'avoir entendue moi-même en confession. Je me souviens qu'elle avait longuement insisté pour me voir. Comme elle me répondait avec pertinence sur les principaux points de la doctrine chrétienne, je me suis inquiété de savoir si elle avait été instruite en théologie. Elle me répondit que non. A mes interrogations, elle m'apportait des réponses très subtiles, sans réfléchir, comme si les paroles lui sortaient spontanément de la bouche. J'avoue que j'y ai pris un plaisir extrême. Elle aussi du reste. Notre entrevue a duré trois heures...

Et si cette jeune paysanne était simplement douée d'une mémoire phénoménale. On la voit partout où les trésors de l'église lui sont ouverts. Au Folgoët, à Saint-François de Cuburrien, à l'église des Dominicains, à Saint-Jean-du-Doigt, à Notre-Dame de Lambader, à Saint-Méen. Partout ! Si ce n'est à Saint-Pol, curieusement. S'il lui faut accomplir dix lieues pour entendre un sermon de qualité, elle y court et en revient capable de réciter mot à mot ce qu'elle a entendu. Ainsi nourrie, faut-il en déduire qu'elle possède une science infuse des choses spirituelles ?..

Vous savez, Père Le Gall, d'autres avant nous ont été frappé par l'étonnante perfection de sa doctrine. Chacun sait dans quelle odeur de sainteté vit le père Quintin, au couvent des Dominicains de Morlaix. Il est sans doute l'un de nos missionnaires les plus zélés. C'est, je crois, au pèlerinage de Saint-Méen qu'il a, pour la première fois, rencontré Amice. Depuis, elle lui doit beaucoup de son instruction. Elle lui est aussi redevable d'une petite croix qu'elle tient en permanence dans sa main droite.

 Guillerm se tut et regarda, songeur, par la fenêtre du presbytère. Après tout, cette Amice Picart tombait plutôt bien avec sa dévotion. Depuis le concile de Trente, l'église était engagée dans une contre-réforme. Elle n'aurait jamais assez de bras pour restaurer la piété.

 Quand Agathe Mallégol aperçut à sa porte la silhouette du grand vicaire, elle s'agenouilla aussitôt. Guillerm invita la vieille femme à se relever en n'ayant d'yeux que pour Amice :

 — Votre confesseur m'a fait part de la voie extraordinaire dans laquelle votre âme est engagée, lâcha-t-il avec onctuosité. L'église trouve expédient qui vous veniez à Saint-Pol.

Et moi de même puisque c'est l'église qui commande. Mais, mon père, vous regretterez de m'y avoir conduite. Enterrez-moi plutôt vivante !

Comme vous y allez ! Vous recevrez en cette ville toutes sortes de contentements et vous y serez assistée avec plus de facilité. Mademoiselle Le Mondrein se propose du reste de vous y accueillir.

J'ennuierai bientôt les paroissiens de la ville sainte, mon père. Je crains que leur charité ne se tourne vite en malice et que Dieu en soit offensé.

J'insiste, ma fille. On vous désire fort à Saint-Pol. Votre réputation vous y a déjà précédée. L'une de mes connaissances mettra un attelage à votre disposition.

Amice finit par céder contre la promesse qu'un directeur de conscience lui serait assigné. Le grand vicaire s'engagea à prendre lui-même ce soin. Quelques jours plus tard, la litière de Mademoiselle de Coatelez emporta Amice pour Saint-Pol.

 

*

*  *

 

La tête d'Amice reposait, pensive, contre le montant de la portière quand se dessina le profil familier de Saint-Pol. La flèche du Kreisker semblait escalader le ciel pour se nimber de la présence divine. Bientôt Amice vit défiler les hôtels nobles couronnés d'armoiries. Dans les rues s'entassaient des monceaux de fumier qui délivraient un jus putride. Des porcs s'y ébattaient en grognant. C'était jour de marché et toute une foule de paysans grouillait près du palais épiscopal. Odeur de crottin frais. Eclats de sabots sur le pavé.

La litière déposa Amice devant la maison de Mademoiselle Le Mondrein. La veuve l'accueillit chaleureusement.

 — Je vais vous montrer votre chambre.

Une chambre ! Amice n'avait connu que les lits clos de Kergam, les dortoirs de Morlaix. Elle déplia son petit balluchon sur le lit et rangea son linge dans une armoire richement sculptée. Quand elle redescendit, un gentilhomme et sa dame se tenaient dans le salon en compagnie de Mademoiselle Le Mondrein.

 — Ainsi c'est vous, Marie-Amice Picart, attaqua Monsieur de Leurnevez. On nous a beaucoup parlé de vous. Votre jeûne, vos stigmates. Racontez je vous prie, racontez...

Une sorte de gêne s'empara d'Amice. Le couple portait sur elle un regard amusé, comme si elle eût été une bête curieuse. Amice resta évasive. L'intérêt de la conversation tomba définitivement et les deux hôtes prirent congé. Mais d'autres virent les jours suivants. Parfois même, devant la maison, s'attroupaient quelques gamins qui comme un vol d'étourneau dès qu'apparaissait la veuve.

 — Le chapitre est d'avis de vous loger chez les sœurs Ursulines, admit bientôt Monsieur Guillerm. Vous y serez ainsi à l'abri des importuns.

 

*

*  *

 

Mère Anne du Chemin, dite du Saint Sacrement, dévisageait Amice. Depuis six ans, elle était la Prieure de cette jeune communauté éducative établie dans une maison particulière. C'est Anne de Perrien, douairière de Trévigné, qui avait convaincu l'ancien évêque du bien fondé de cette institution. Deux de ses trois filles étaient Ursulines au couvent de Tréguier. Aussi, la création d'un monastère à Saint-Pol les rapprocheraient-elles de leur mère. Mais la raison supérieure était politique. Henri de Rohan, prince de Léon, était chef des Calvinistes. Son armée avait, certes, été écrasée par les troupes royales dans les Cevennes et Saint-Pol avait embrassé la cause de la sainte-union. Cependant, on pouvait craindre que Rohan ne propageât l'hérésie protestante dans ses domaines bretons. La foi traditionnelle du Léon était menacée. Il fallait prévenir le danger en procurant aux enfants une éducation rigoureusement catholique. La Trévigné, aidée de quelques dames charitables, entretenait donc cette maison à laquelle était adjointe une pièce de terre ainsi qu'une chapelle. Une dizaine de religieuses assuraient l'éducation d'une trentaine de pensionnaires et plus encore d'externes. René du Louët, Sieur de Kerguilliau, chanoine et chantre de Léon, avait été nommé supérieur de la communauté. Aussi s'y rendait-il souvent pour gouverner les âmes et distribuer tant le pain que la parole de Dieu.

 — Nous sommes déjà fort à l'étroit ici, implora la Mère. La vue des choses extraordinaires dont on affuble cette personne ne risque-t-elle pas de troubler nos sœurs retirées du monde ?..

Elles en seront édifiées, assura le Supérieur. Les martyrs dont souffre Amice procèdent du même apostolat que le vôtre : éradiquer l'hérésie.

 Amice avait disposé son linge dans la cellule qui lui était assignée. Après le repas du soir pris en commun dans la grande salle, elle traversa la cour et poussa la porte de la chapelle. Sœur Saint-Michel était agenouillée devant la Vierge Noire. Amice prit place à ses côtés et fixa la statuette de jais, éclairée par quelques cierges. Elle était fascinée par cette image de Marie, tenant en ses bras l'Enfant-Jésus, la tête tendrement abandonnée sur l'épaule de sa mère.

 — Vous pouvez prier Notre-Dame du Vrai-Secours murmura la religieuse sans détourner son visage vers Amice. C'est ici notre protectrice céleste. Ayez aussi une pensée pour Tanguy de Saint-Georges...

Tanguy de Saint-Georges?..

L'histoire de ce gentilhomme de Plouescat et de cette statuette me tiennent à cœur, ma fille, et vous allez comprendre pourquoi. Saint-Georges commandait un vaisseau quand l'île de Sainte Marguerite a été arrachée aux Espagnols. Comme trop souvent hélas, nos soldats se sont alors livrés au pillage. L'un d'eux, un capitaine hérétique, commit le sacrilège de s'emparer du trésor d'une église. Il y trouva l'image de la très Sainte Vierge et la jeta à terre pour n'en garder que la chasse. Car celle-ci était en or. Le seigneur de Saint-Georges s'honora en relevant immédiatement la statue pour l'emporter et l'abriter ainsi de la profanation. En prenant congé du Huguenot, il l'embrassa fraternellement. Leurs têtes étaient jointes quand soudain un boulet de canon emporta celle de l'hérétique et tua encore un homme de sa suite. Saint-Georges, lui, n'eut aucun mal. Durant son retour en Bretagne, il échappa encore à plusieurs périls et se sentit redevable à Notre Dame. Quand il regagna son manoir de La Lande, il confia bientôt son image à notre monastère, assuré qu'elle serait ici fort honorée et dispenserait le plus grand bien. La vierge noire, c'est notre patronne de la bonne mort. Elle recueille le dernier soupir de nos religieuses et les familles d'agonisants nous la réclament. Quant à Tanguy de Saint-Georges, c'est mon père...

 

*

*  *

 

 

La veille de la Toussaint, à deux heures de l'après-midi, Amice tomba dans un état de prostration. Mâchoires serrées, paupières closes, membres tétanisés, elle fut allongée sur sa couche et les sœurs Saint-Michel et Saint-François de Paul se relayèrent dix heures à son chevet. Quand elle rouvrit les yeux, Jean Guillerm était là. Amice, le visage décomposé, râla du fond de la gorge des paroles de frayeur.

 — Il n'est rien de plus horrible que le jugement de Dieu ! J'ai vu les peines de l'enfer ! Du purgatoire ! Je les ai endurées. Endurées ! Nul n'est plus pécheur que moi ! Nul n'est plus pécheur que moi ! Pas même les hérétiques !

Sœur Saint-Michel, affolée, était aller chercher la Vierge Noire et présenta la statuette à Amice qui redoubla de frayeur.

 — Je ne veux pas paraître devant Dieu ! Son jugement est terrible ! Terrible !

Amice se calma bientôt. Et s'endormit. Il était un peu plus de minuit. Le lendemain matin, après la communion, elle demeura en extase et cet état dura jusqu'à 7 heures du soir. Jean Guillerm était encore là pour recueillir son récit.

 — J'ai vu la félicité des Bienheureux et, le reste du temps, les âmes du purgatoire...

*

*  *

 

Le séjour d'Amice ne dura pas longtemps au cloître des Ursulines. Sa présence gênait. On lui loua enfin une chambre en ville et une servante lui fut commise. Elle avait pour nom Gabrielle Halégouet, une jolie brune bien campée sur ses jambes. Jean Guillerm venait la voir souvent. Mais l'âge et les charges lui pesaient. Un jour, il se présenta à Amice, flanqué d'une jeune femme.

 — Voici Jeanne Rocquinard, ma domestique. A compter de ce jour, vous lui confierez tout ce qui vous arrivera. Elle se confesse régulièrement à moi et me rapportera par la même occasion vos dernières nouvelles.

Ainsi Jeanne Rocquinard vint elle régulièrement dans la chambre d'Amice. Jusqu'au jour où Jean Guillerm entendit frapper à sa porte. Amice semblait nerveuse.

 — J'ai eu cette nuit une vision, hésita-t-elle. Notre très sainte Vierge Marie m'ordonne de vous dire qu'il y a de l'inconvénient à faire de Jeanne la dépositaire de tant de secrets. Que cette fille ne peut les rapporter fidèlement. De plus, en se confessant à son propre maître, elle s'expose à ne pas vous avouer toute la vérité...

Il s'est passé quelque chose entre vous ?

Je ne fais que vous transmettre le jugement de Marie !

Soit, soit !..

 Le grand vicaire rumina longuement ce qu'il venait d'entendre. Et sonna sa servante.

 — Jeanne, désormais, tu pourras désormais t'adresser à tout autre confesseur que moi. Quand à vous Amice, je vous interdis de vous ouvrir à Jeanne.

La Roquinard lança un regard de haine à Amice.

 

*

*  *

 

 Quelques jours passèrent. Un mercredi midi, Jeanne Roquinard entra précipitamment dans la maison de son maître.

 — Voici ce que je tiens de la servante de votre protégée. Marie-Amice Picart n'est qu'une simulatrice ! Elle s'inflige elle-même ses blessures, elle mange, elle boit du vin à volonté, y compris avant la communion.

Jean Guillerm tréssaillit. Jeanne Roquinard enfonça le clou :

 — Il se trouve que Gabrielle Halégouet s'est liée d'amitié avec une servante du voisinage. Or celle-ci pille la cave et le garde-manger de son maître et toutes ces victuailles arrivent dans la chambre d'Amice Picart pour de joyeux festins. Mais il y a pire. Les mœurs d'Amice sont contre nature !..

Voyons, s'emporta Guillerm, explique-toi !..

Vous pouvez vous retourner Messire Guillerm, lâcha le médecin tandis qu'Amice réajustait ses vêtements. Il ne fait aucun doute que cette femme mange à sa faim.

L'homme de l'art quitta bientôt la pièce, laissant seuls le grand vicaire et sa protégée d'hier.

Jean Guillerm toisait Amice avec dégoût. Elle avait eu beau nier, jurer, le grand vicaire s'était rangé définitivement du côté de la rumeur qui grossissait en ville.

 — J'aurais dû m'en douter ! Tu t'es damnée en prétendant à la sainteté. Non seulement je ne t'entendrais plus jamais en confession, mais j'interdis à qui que ce soit de te communier. Pas même durant la quinzaine de Pâques, entends-tu ? Tu quitteras cette chambre dès ce jour !

Guillerm avait claqué la porte. Amice rassembla ses quelques affaires. Quand elle fut dehors, quelques passants lui décochèrent des mots blessants. Amice ne les entendit pas. Elle resta longuement assise à la fontaine de Lenn ar Ghoar. Il y avait maintenant quatre ans qu'elle avait quitté Kergam. Il ne lui restait plus quà en prendre la route quand une main se posa sur son épaule.

 — Marie-Amice Picart ? Je suis le domestique de Monsieur de Trébodennic.

L'archidiacre ? Et que me veut-il celui-là !..

Il me charge de vous conduire jusqu'à chez lui pour y trouver asile.

Le visage d'Amice s'illumina.

 — Quel âge as-tu mon garçon ?

Je dois avoir dans les 20 ans, pourquoi ?..

Vingt ans ! Eh bien tu n'étais pas encore né quand mon père m'a prédit cette chose sur son lit de mort : “Quand tu te sentiras délaissée de tous les hommes, Dieu inspirera celui auquel tu penseras le moins”. Je te suis !..

*

*  *

 

La mort dans l'âme, Jean Guillerm relut encore une fois cette maudite lettre. A l'autre bout de la ville, René du Louët, le Supérieur des Ursulines jubilait. Lui aussi venait de recevoir une missive de Messire Robert Cupif, sacré évêque de Léon depuis peu. Du Louët était nommé grand vicaire en la place de Guillerm. Ce jeudi saint de 1640 portait bien son nom. Pour le nouveau promu, il ne restait plus qu'un degré à gravir vers le siège épiscopal. Et cette ascension, il la devait un peu à cette Amice Picart, répudiée par son confesseur qui, du coup, était frappé de disgrâce. Rempli d'allégresse, René du Louët courut jusqu'au noble hôtel de Monsieur du Poulpry de Trébodennic.

 — Amice, ma chère enfant. Dès que le chanoine de Feunteunspen sera de retour, je lui demanderai d'être votre confesseur. Pour l'heure, le chanoine Aminot se chargera de cette tâche.





Mais cette histoire mérite-t-elle une suite ?

 

 

 

 

 

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