La légende de Koulm

   Un vieil instituteur prétendait que le moulin de Kerhoant était le cadre de moulte contes en breton. Il faudra encore chercher pour les sortir de l'oubli. Je n'ai retrouvé qu'un conte évoquant brièvement Kerhoant. Si vous en connaissez d'autres...

 

"C'était il y a bien longtemps, alors que le Creisker n'était pas encore bâti et qu'on allait à pied sec à chaque marée basse à l'île de Batz. Le comte de Léon qui habitait alors son château de Penhoat, entre Taulé et Guiclan, avait une fille belle comme le jour. Et bonne à marier..." Pour ça, les prétendants ne manquent pas! Il en vient tellement que le comte finit par publier une décision dans toute la Bretagne. La main de son héritière ira à qui saura construire un bâtiment capable de naviguer aussi bien sur terre que sur l'eau.

Sur la garenne de Kerc'hoent...

A Penpoul, près de Saint-Pol, était un port important où se bâtissait nombre de navires. Trois gars s'y mettent sur les rangs. Le premier, alors qu'il abat son arbre dans la forêt de Lanuzouarn, refuse l'aumône à la mendiante qui le sollicite en plein travail. La vieille lui lance alors un tel sortilège qu'une force irrépressible pousse le charpentier à tailler dans le bois des cuillers de toutes sortes. Il lui faudra bien renoncer au défi lancé par le comte. Le second, en ne daignant partager sa miche de main, connaît un pareil sort et se met à façonner à tort et à travers des jattes. Koulm, lui, accéda aux demandes de la fée. Si bien qu'elle lui permit de tailler dans la journée un merveilleux navire. "Avant d'aller présenter son œuvre au comte de Léon, Koulm tenait à en faire l'essai. Il quitta donc Saint-Pol le lendemain en dessein de pousser jusqu'à Lesneven et de revenir par Landerneau. En naviguant à travers les garennes de Kerc'hoent, il rencontra, adossé à un rocher, un homme d'une maigreur effrayante qui suçait une douvelle de barrique. Que fais-tu là, questionna-t-il. M'est avis que tu fais un triste régal. Faute de mieux, répondit l'homme, j'ai tellement soif que cela me fait plaisir de sentir encore un petit goût de pomme. Et pourtant, il y a cent ans que je suce cette douvelle! Veux-tu venir avec moi, proposa Koulm, tu trouveras peut-être quelque chose pour ton gosier. Volontiers. Et l'homme monta à bord..."

Un équipage fabuleux

A Plouescat, on rencontra un homme aussi maigre que le premier et qui grignotait l'os d'une épaule de mouton, espérant encore trouver sous la dent quelque petit bout de viande. Lui aussi accepta l'invitation de Koulm. Tout comme le jeune berger aperçu à Pont-du-Châtel fauchant une pie de sa fronde à 200 toises de distance. A bord grimpa encore le meunier de Ploudaniel qui, allongé dans le gazon, faisait tourner trois moulins à vent par le seul souffle de ses narines. Embarque aussi au sortir de Landerneau un chasseur faisant montre d'une étonnante agilité dans un vallon giboyeux. Puis, au pont de Kerguiduff, s'ajoute un mendiant portant un bissac aux poches pleines. Blanche, l'une contient le jour. Et la noire, la nuit.

Le mendiant

C'est avec pareil équipage que paraît le lendemain Koulm au château du Comte. Un ouvrier, une fille si belle, le seigneur l'admet: le charpentier a relevé le défi. Il répugne cependant à le prendre pour gendre. Et consulte sa noblesse. Ton sang n'est pas bleu, tranche enfin le comte de Léon. Son rachat te coûtera quelques épreuves. Lesquelles? "J'ai dans ma cave beaucoup de vin et de cidre un peu piqué. Mettez-les à sec!" En deux heures, l'assoiffé des garennes de Kerc'hoent en fit son affaire. Et encore se plaignit-il d'éprouver encore la pépie après avoir tout asséché. "J'ai vingt bœufs et cinquante moutons..." enchaîna le Comte. Au terme d'un tel festin, le rongeur de l'épaule d'agneau avoua encore une petite faim et réclama le dessert. Le comte cette fois ordonna à sa servante d'aller, armée d'un vase d'argent, puiser de l'eau au sommet de la montagne et de la lui ramener. "Je vous défie bien de la dépasser!"

Une dégringolade vertigineuse

En moins d'une minute, le chasseur véloce la rejoignit et l'attendit tranquillement sur la margelle de la fontaine. Vaincue mais rusée, la domestique lui propose alors à boire tout en prononçant quelque formule magique. L'eau, les mots ont tôt fait d'endormir l'homme La servante dévale la pente et court au château d'où exulte déjà le comte. Mais là-bas, le berger à la fronde vise une anse de la cruche. Le tintement de la pierre sur l'argent réveille en sursaut le Nemrod assoupi. D'une dégringolade vertigineuse, il rejoint la servante sur le pont-levis et présente avant elle l'eau aux lèvres du seigneur. A contrecœur, il lui faut bien accorder la main de sa fille. Mais ne se résout pas à mêler son sang à la roture. Un jour, le prince menacera le gendre de mort. Koulm, son épouse et ses six compagnons s'arrachent du château à bord de la nef. Elle gravit l'échine du Roch Trévézel quand grouille un nuage de poussière. La cavalerie du comte. "Ne craignez rien, tonne le meunier, vous allez bientôt voir ces traîneurs de sabres dévaler comme des capucins." Le souffle de ses naseaux fut tel que tout l'escadron fut rejeté jusqu'au pont de Coatoulsac'h et s'anéantit dans la rivière.

"Nous sommes perdus !"

Au lever du jour, le navire de Koulm atteignait les frontières de Bretagne. Une nouvelle armée levée par le Comte de Rennes se fondait sur lui. "Nous sommes perdus!" Mais le mendiant dénouait la poche noire de sa besace. Soudain, la horde fut plongée dans les ténèbres et le bateau fraya son cap entre les soldats aveuglés. En le désignant enfin comme son héritier, le Comte de Léon finit par admettre que son gendre avait là de précieux auxiliaires. Le prince nomma l'assoiffé des garennes de Kerc'hoent grand échanson, l'homme à l'os de mouton chef-cuisinier, au chasseur échut la charge de grand veneur, le berger devint capitaine des archers de la garde, le meunier inspecteur des moulins et de la navigation, le mendiant grand astronome. "Et tout ce monde à ce jour vit encore!.."

 

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