Le moulin féodal

Er meliner laer, laer, laer
pochad bled etal e rer
 
Le meunier voleur, voleur, voleur
un sac de farine contre son cul

 

 






Inclinés en pente douce, bois, landes et terres labourables de Kerhoant s'organisent comme un gigantesque amphithéâtre. Celui-ci surplombe le moulin noyé tout en bas dans la végétation de la vallée. Là, au secret des saules et des peupliers, les ondulations de l'Horn griffonnent une frontière nonchalante entre Plougoulm et la vieille paroisse de Crucifix-des-champs. Cette rivière est un axe de vie dans la région. Le cours naturel d'Ar Ganal Goz a été parfois modifié pour irriguer les prairie, pour alimenter les moulins. Immuable semble ce vallon herbu et verdureux, propice aux gelées blanches de printemps, inapproprié aux primeurs. Aujourd'hui comme jadis, le même ruisseau murmure la fuite du temps entre des feuillaisons perpétuelles.

La rivière, ar ganal goz, est un véritable axe de vie qui nous vient de Guiclan et active le moulin neuf et celui de Lanorgant en Plouvorn, Kertanguy, en Mespaul, Sinan, Poulesqué, le Stang où, au passage, les armories de Hervé de l'Etang disent la quiétude du val: "d'azur à deux carpes d'argent posées en fasces". Viennent ensuite Kerautret dit encore Milin an Eskop ou moulin l'Evêque, Kermerrot, Kerhoant, Kerellec... Plougoulm compte encore les moulins de Keramblouc'h, du Dourduff, de la Palue, de la Pierre... Plouescat les moulins de Lanriel et de l'île en Gall. Sibiril ceux de Penfeunteniou, Kerouzéré, Kerlan... Kerhoant sera l'un des 2.000 moulins finistériens recensés en 1852. Ils font alors tourner 3.400 paires de meules. Kerhoant n'est pas le seul moulin du domaine. Juste avant lui, en amont, il y a Merrot.

Reprenons la route de Plouescat pour la quitter cette fois juste avant le pont Saint-Yves, et nous enfoncer dans une abondante frondaison. Longeant l'Horn, étroit est le chemin de meunier qui conduit au moulin de Kerhoant. Juste avec d'y parvenir apparaissent sur la droite viviers et pêcheries qui contribuent à alimenter les bouches de la seigneurie. Comme en matière de chasse, le droit de pêche est privilège de la noblesse. Le moulin a aussi ses bassins à rouir lin et chanvre. Avec les champs là-haut, cet ensemble est un précieux outil de l'économie du domaine. Sans recherche, son architecture est simplement utilitaire.

Le visiteur est maintenant au cœur de l'usine. Devant lui s'étend l'étang de retenue. Un four et encore une remise de pierre bordent le sentier grimpant au manoir. Un bruit de cascade se mêle au tic-tac des dents de la toupie heurtant la trémie. Faible est le débit de l'Horn. A Kerhoant, il aura fallu d'importants et coûteux travaux de terrassement pour établir la chaussée du bassin de retenue. Les plus anciens moulins disposent d'abord d'une seule roue horizontale. L'eau s'engouffre sous le bâtiment et fait tourner sous les pieds du meunier la mécanique. Puis, à l'aide d'engrenages plus onéreux multipliant au maximum la force du courant, des roues verticales équiperont les flancs du moulin à farine. Selon la nature du bois, elles tiennent environ trente ans. Les deux roues aux pignons de Kerhoant sont à palettes, ou encore à aubes. Elles sont actionnées par l'eau qui vient des vannes du barrage et s'engouffre dans un chenal de la largeur des palettes. Un autre canal, dit de dérivation, contourne le moulin pour rejoindre le cours de la rivière quand la mécanique est au repos. En action, les roues font tourner la meule courante qui broie le grain sur la meule dormante, dite encore gisante. En aucun cas, le mécanisme ne doit tourner à vide.

Le moulin de Kerhoant a subi d'importants travaux en 1607. Le terrible hiver de 1709 imposa de grosses réparations. Un règlement d'eau définit le niveau des retenues et l'ouverture des vannes lors des crues. De par son antériorité, Kerhoant est fondé en titre, c'est à dire que ses droits prévalent sur les autres moulins, établis simplement à titre légal.

Sous cette date de 1607 gravée dans la pierre, le souvenir du meunier flotte sur le pas de sa porte. La veste de drap bleu sur le pantalon, le gilet et la cravate du même tissu, chaussé de sabots. Et sûr de lui. L'investiture seigneuriale lui apporte les clients et leurs grains sans effort. Exécuteur de l'autorité supérieure en matière de "suite de moulin", il jouit à la foi d'une grande protection et d'une relative indépendance dont il lui est facile d'abuser. L'exploitation du moulin de Kerhoant est confiée à un professionnel, souvent un paysan enrichi. Sur la base d'un bail de quatre ou sept ans courant à partir de la Saint-Jean, il s'acquitte d'un fort loyer, dans les 250 livres, et se paye en prélevant 1/16e de la moute. Il en réserve autant pour le seigneur. Voire plus. N'allez surtout pas contester l'opération. Le meunier se vengera en retenant le blé au moulin, en le travaillant mal, en le gâtant. Tous les paysans de la seigneurie sont tenus de faire moudre au moulin et d'y cuire leur pain. Des accords sont passés aussi avec les seigneuries voisines qui sont dépourvues d'usine. Le détreignable qui se soustrait à l'obligation de fréquenter Kerhoant est passible d'amende. Et si vous n'avez pas assez de grain à moudre pour nourrir la famille, le meunier vous en vendra. Les usagers du moulin sont aussi sujets aux corvées d'entretien.

On a tout dit et le contraire de tout du meunier. L'imagerie populaire le fait volontiers passer pour oisif, roublard, hâbleur et joyeux médisant. Son moulin tourne seul sous l'œil du garçon meunier, er malour. Le maître, lui, flâne, rêvasse au grenier sur ses sacs de grains. Un autre de ses garçons, er porteher, le porteur, court les fermes pour la collecte. "N'eus pochad ebed, ar vestrez?" claironne-t-il sur le seuil. On lui servira à boire, le temps de préparer sa charge. De débiter les derniers ragots. Et noter ceux qu'il portera plus loin. Il y a aussi le fournier qui cuit le pain.

Quand arrive au moulin de Kerhoant un charretier porteur des sacs de grain de sa ferme, le maître meunier va les lui peser. Le gob sera le prix de sa mouture. S'il se réserve douze livres sur cent, dix sont prises pour le travail, deux pour compenser le déchet. L'usinier se paye immédiatement en grain s'il est de bonne qualité. En farine s'il est mêlé de mauvaises graines et de charançon. La farine, il la vendra comme aliment du bétail. Près de là, un vérat, un étalon attendent leur pitance du rebut et du son.

Alors que les baux passent de 250 à 400, 500 livres, le protégé de Saint Victor assoit sa réputation de taxer le paysan en prélevant sur son grain beaucoup toujours plus que le gob. La chanson du laboureur le classe au premier rang des fléaux.

Er hetan poent eo ta er meliner...

En premier lieu vient le meunier

Il élève une maisonnée aux frais du laboureur

En emportant une sachée il prend bonne mesure

Il s'adjuge la gratte

Pour le Trégorois, il n'est rien de plus hardi que la chemise d'un meunier. Chaque matin, elle attrape un voleur! Un dicton rageur dit: "Deuehan meliner huelis e oe doh er groug e Paris", le dernier meunier que l'on vit était pendu à Paris. Ces farineux mélangent le grain de deux clients, histoire de les occuper à s'y retrouver et d'en prélever tranquillement une partie. Une autre fois, il retiendra volontairement la farine dans les angles de ses arches à meules ou de ses coffres. Ou bien il humectera la farine pour l'alourdir dans le boisseau. Caricaturé, le meunier vole plus qu'il ne moud! On lui reproche d'enfoncer son pouce dans le minot de grain ou le sac de moulu pour fausser la quantité. Nombre de chansons le menacent de pendaison par le pouce ou l'orteil. C'est bien le dernier personnage à inviter aux noces et pardons, le dernier à qui offrir la main de votre fille. Alors, on se marie entre moulins. Et, dans le folklore rural, le détrousseur de grain est aussi trousseur de filles. Combien d'entre eux tâtent du gibet quand le seigneur de guerre revient. Et qu'il compte une descendance plus importante qu'à son départ. De jeunes payses disputent à leur mère l'occasion de porter elles-mêmes le grain au moulin.

Violemment harangué en chaire par le prêtre, le meunier a sous son bonnet enfariné tant de péchés sur la conscience qu'il attend prudemment le dernier jour de la dernière semaine du temps pascal pour aller à confesser et faire ses Pâques. Ce jour-là est le dimanche des meuniers.

Bien nourrie, de bonne santé, la jolie meunière n'a pas meilleure réputation. Dès que son homme a tourné les talons, on lui prête toutes les turpitudes. Seul le mouleur sait mener sa machine. Il sait charmer les filles. Il sait envoûter aussi les hommes. Car on le prétend sorcier. Jetant des sorts aux chevaux des confrères en les pétrifiant sur place pour un mot de travers. Capable de retrouver n'importe quel objet perdu. Apte à guérir le mal aussi. A charge de revanche.

Le meunier était-il vraiment le fléau que l'on dit. On le dit à rêvasser quand sa mécanique tourne pour lui. Pourtant, la direction d'un moulin, surtout s'il est à deux tournants, suppose toute une série d'opérations et une attention constante. Faute de quoi c'est l'incendie. Un grand moulin peut moudre un tonne de grain dans sa journée. Homme de la campagne, le meunier est moins méprisé que le tailleur. Son entregent en fait l'intermédiaire obligé entre paysans pour les prêts d'argent, les ventes à l'amiable, les arrangements familiaux ou patrimoniaux. Alors on le remerciera en l'invitant à la noce, en décorant sa monture, en lui donnant des œufs de Pâques. On goûte aussi à son esprit. Après une semaine de labeur, un cercle se forme le soir autour de lui. On l'écoute, la pipe au bec, assis sur les sacs de farine ou le cadre des trémies appelées si justement ar gador, la chaise. Il est l'invité de toutes les festivités pour y conter ses histoires, chanter tant en breton qu'en français, sonner la bombarde ou le biniou. D'autres fois, on le dit austère. Instruits des principes religieux dispensés dans une ville épiscopale, les "Kerhoant" croissaient dans un terreau peu enclin à la gaudriole.

Reste que les cahiers de doléances de la révolution fustigeront les meuniers. Ils dénoncent la restitution de mauvaise farine contre le bon grain, doutent de la conscience professionnelle des meuniers qui mouent mal... quand ils mouent. La servitude des moulins est, à Plouénan, dénoncée comme "l'une des vexations la plus criante et la plus préjudiciable au peuple par les vols des muniers qui ruinent la santé des sujets du roy par les chaux, sables et autres ingrédients qu'ils mettent dans la farine." Le recteur de Plouzévédé demande dès 1774 le rachat de la banalité de moulin pour empêcher "quantité de meuniers de se damner."

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