La visite de Kerhoant

Une ferme bretonne, c'est d'abord un panneau indicateur. Normalisé. Planté dans la verdure. Celui de Kerhoant pointe sa flèche vers un chemin grimpant à travers bois. Aujourd'hui, vous ne serez pas surpris d'y tomber nez à nez avec un tracteur. Jadis, on ne s'étonnait pas d'y croiser un chevalier avec toute sa panoplie. Tenez, le Sieur Paul de Kerhoant, par exemple, convoqué à quelque revue militaire. Bref, se rendant au boulot. Il fallait bien justifier son rang de temps en temps...

 

 

Je pense que le paysage de Kerhoant n'a guère évolué durant des siècles. Comme les mentalités. J'imagine un cavalier quittant Saint-Pol, un jour indéterminé. Pour parvenir jusqu'ici, il lui faudra quitter la ville par le chemin de traverse menant à Plouescat. Il laisse alors derrière lui un profil immuable. Les deux flèches de la cathédrale, celle du Kreisker... En été, la route est relativement facile. En hiver, le parcours est déjà plus sportif. Une courbe, une descente, l'homme a chevauché une lieue quand, tout juste avant le pont de Saint-Yves, deux chemins s'offrent à vous. Le premier mène directement au manoir en vous appelant vers les hauteurs de Kerhoant. Le second, situé à quelque 200 mètres plus bas, transite par le moulin en longeant la rivière.

Empruntons le premier. Ce chemin prend bientôt la forme d'une allée bordée d'arbres. Par ici, on appelle ça un bali. Il conduit au manoir.

Les champs sont de minuscules parcelles entourées de fossés arborés et de tout un réseau de chemins creux, les rabines. Dans ces tunnels de verdure, on entend au loin des rires d'enfants qui jouent à se perdre. En certains endroits s'élève un buron, une cabane de berger. On est encore tout près et déjà bien loin de la ville. Comme si l'on s'enfonçait dans un autre monde. Herbu et verdureux. Quand apparaît un vaste rectangle habité: Kerhoant.

 

Le corps principal de logis

 

Vaste rectangle habité, la gentilhommière était au centre d'un lacis de chemins creux, véritables tunnels de verdure. On dépassait taillis de chênes, de noisetiers, pour cheminer entre des champs de lin et de blé bordés d'arbres et de murets. Près de l'entrée du manoir se trouvait la métairie noble de la Porte.

Le portail gothique franchi, votre arrivée est saluée par la basse-cour. Face à vous, la façade de la maison manale révèle ses deux vastes croisées absorbant la lumière du jour et sa porte percée dans un délire d'ogive. Le type même du manoir léonard. Un toit à longs pans couronne ce principal corps de logis. Entre dans la grande salle d'honneur, interminable pièce basse sous charpente.Tout le rez-de-chaussée lui est réservé à la salle d'honneur. Il y a encore un étage sous charpente. Les nobles occupent un niveau, les domestiques un autre. Peut-être une tour avec escalier servait-elle d'articulation entre la maison manale et l'aile nord de Kerhoant partant en angle droit. Celle-ci s'achève encore de nos jours par une ancienne chapelle englobée dans l'ensemble. Une large baie en arc brisé s'ouvrait jadis sur son chevet quand un édicule de toit abritait la cloche. Avec Kerliviry, en Cléder, Kerhoant fait ainsi exception. Car si une trentaine de manoirs de la région possèdent à cette époque leur chapelle, toutes sont situées à quelque distance du logis et des communs. Il faut aller ailleurs, en Bretagne, pour trouver des chapelles domestiques faisant bloc avec la maison. Cette disposition particulière fut progressivement abandonnée vers 1500.

 

Des appartements situés à l'étage, les seigneurs de Kerhoant pouvaient-ils, comme en d'autres lieux, assister aux offices? Il leur suffisait alors de franchir l'étroite porte donnant sur une petite tribune surplombant la salle réservée au culte.

De la cour, on entre aussi dans la chapelle en gravissant les trois marches du perron. Sur le tympan de la porte, le blason des Kerhoant est encadré par un linteau en accolade et une arcade gothique ponctuée de deux petits écussons. C'est au milieu du XVIIe siècle que la chapelle fut reconvertie en habitation. Messire Cueff fut l'un de ses derniers desservants.

Avec ses vieilles masures, ses soues à cochons, ses granges la métairie noble, ar veureuri, constitue l'aile sud du manoir avec un retour allant jusqu'au portail Celui qui exploite la métairie est l'homme à tout faire du seigneur. Il entretient les jardins du manoir, s'acquitte de son loyer en nature, en argent, voire les deux.. En gros, la moitié de ses récoltes. Les fermiers de Kerhoant sont privilégiés. Exerçant dans des métairies nobles, ils sont exemptés du fouage.

 

A l'extérieur de cette cour fermée, face au portail d'entrée, il est une seconde métairie. Comme dans beaucoup d'autres manoirs, elle a pour nom la métairie de la Porte. Noble, elle aussi. Du coup, les deux fermiers de Kerhoant sont privilégiés. Le fait de se voir bailler une métairie noble les dispense, comme leur maître, de payer le fouage, l'impôt.

Le centre de la cour est percé d'un puits monumental. La hantise des parents durant des générations. A Kerhoant, pour en écarter les enfants, on brandissait le spectre de Paolig an Diaoul ou de Marie Morgane lissant ses cheveux au fond du puits.

Marie Morgan, peskeden

Duit da guerret a re vian a rallen

Marie Morgane, femme poisson

Venez chercher les petits de chez nous

C'est ce que chantait dans les années 1920 Marie Anne Créach à ses enfants. Et elle en voulait à cette Marie Morgane. En puisant de l'eau, elle lui avait laissé sa bague de fiançailles.

Granite, schiste et moellon ont servi au gros œuvre de l'ensemble édifié vers 1400 sur une demeure seigneuriale antérieure. Sans doute d'anciens murs fortifiés protégèrent-ils encore le tout. Une épaisse muraille est encore visible aux pieds du potager de Kerhoant.

On peut considérer que le dernier noble ayant habité le logis principal fut Joseph-Sébastien Barbier, vers 1670, alors qu'il était jeune. Habité dix ans plus tard par le métayer, Claude Prigent, il tombera peu à peu en ruine avant d'être détruit en 1850.

 

Le colombier

A deux pas du logis principal, le colombier ouvrait vers la cour sa porte étroite et surbaissée. Ainsi pouvait-on, de la maisonnée, surveiller son entrée. Il figure encore au cadastre de 1848 et se situe à l'entrée de l'actuel potager. Sa maçonnerie en forme de tour est fondée sur le sol. Apanage de la noblesse. Le bourgeois, lui, ne peut prétendre qu'à une volière en bois sur pilotis. L'existance de ce colombier atteste que Kerhoant s'étendit sur au moins 300 journaux, soit 150 hectares d'un seul tenant. C'était la contenance jugée suffisante, jusqu'au 1580, pour que nos pigeons n'aillent pas dévaster les propriétés voisines. Mais il était aussi impératif que les colombiers soient construits à quelque 200 à 300 mètres de la maison manale. Or, celui de la cour, détruit en 1850, jouxtait le manoir. Il n'est donc pas improbable qu'un colombier plus antique ait existé sur la parcelle dite Prat Neut comme semble l'indiquer un descriptif du XVIIIe siècle. Ces constructions étaient implantées au milieu d'un champ souvent appelé "park-a-c'houldry". C'est le cas à... Kerohant, en Garlan!

De Rabelais jusqu'au Roi, on est friant de la chair du pigeon et les niches, ou boulins du colombier constituent un providentiel garde-manger. C'est une réserve de viande fraîche quand le gibier ne se conserve que salé, fumé ou séché. Le sang du pigeon entre dans le traitement des affections oculaires et la colombine passe pour le meilleur des engrais. Percé d'un orifice rond, le toit d'ardoises du colombier est surmonté d'un chapeau de chinois permettant la libre circulation des oiseaux. On accède à leur niche de ponte grâce au mât central hérissé de potences sur lesquelles s'appuie l'échelle. Quelque 600 niches abritent jusqu'à 3.000 pigeons. La loi interdit sévèrement au paysan de faire un mauvais sort aux volatiles. Comme à tout autre gibier. Alors, il braconne, abandonnant au seigneur les grosses pièces. Jugé vexatoire par la plèbe, le droit de fuie, comme celui de garenne, est un privilège chèrement défendu et attaché à la demeure. Non à la caste. Il sera en tête des privilèges abolis.

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