Aux origines du Léon

"Paul, seigneur de Kerhoant, vivant en 1105..." C'est le plus vieil habitant de Kerhoant que m'ont livré les vieux nobiliaire. Sa devise était plutôt jolie: "Sur mon honneur". Quant à son blason, il était "losangé d'argent et de sable". Noir et blanc pour faire plus simple.

Mais depuis quand l'homme peuple-t-il le site? Les centaines de silex taillés, ces demi-haches polies rendues par la terre de Kerhoant, labours après labours, bredouillent une réponse. Tout comme cette dalle monumentale qu'un jour Jean Créach arrachera du limon au fond de Par-Lan-ar-C'Hoat pour la jeter vers le bois de Kergoz. Dans le mitant de Parc-ar-Roz, on s'est toujours demandé pourquoi rien ne put jamais prospérer contrairement au reste du champ. Mêlés à des fragments de poterie, de minuscules outils de pierre indiquent une densité d'agriculteurs actifs à la fin du néolithique, de 2000 à 1500 avant JC.

De cette époque reculée jusqu'à Paul de Kerhoant, nous sommes dans la nuit des temps.

Il y eut l'occupation romaine, un poste militaire que l'on appelait peut-être Castellum Leonese. Peut-être. Car les savants passeront beaucoup de temps à se jeter à la tête mille noms pour désigner la ville qui ne portait pas encore celui de Saint-Pol-de-Léon. On affirma que Léon venait du mot légion. Tout simplement parce que celle de Publius Crassus avait fixé là ses quartiers. A ce Legionensis pagus, on opposa des Oppidium Leonese, des Leonias civitas. César parle des Osismiens Leonices pour désigner ces hommes qui entretinrent, croyait-on, des relations avec les côtes africaines. Les premiers temps de l'ère chrétienne ne furent guère prospère pour notre ceinture dorée.

Dans les années 250, Rome écrasait les colons d'impôts à tel point qu'ils désertaient les terres. Puis déferlèrent les barbares. Puis vinrent de la grande île les premiers réfugiés bretons. Ceux là fuyaient les Saxons. Par grappes. Durant 150 ans. Ils nous arrivèrent dès le Ve siècle jusqu'à la fin du suivant. Des Gallois que d'autres érudits vous garantiront venus de Caër Leon. Quand ils grossissent cette préfecture romaine, le seigneur de la région est alors Conan Mériadec. Mais a-t-il existé? Il fut dit que ce souverain mourut à Saint-Pol en 421. Près de mille ans plus tard, lors d'une reconstruction de l'église-cathédrale, son sarcophage fut mis au jour selon certaines allégations. En 1664, le père Toussaint de Saint-Luc prétendait que le couvercle du cercueil présentait cet épitaphe: "Hic jacet Conanus, rex Britonum." Ce dont doutent quelques érudits. Saint-Luc était un fidèle du prince de Rohan qui se disait descendant de Meriadec. Ce Conan n'était-il pas plutôt le nom d'un évêque de Léon du XIIe siècle ? On ne le saura jamais: le couvercle a disparu. Il est dit ailleurs qu'à la mort de Conan, des marchands amènent ici le corps de saint Mathieu. Salomon l'accueillit avec les honneurs et, en reconnaissance, abolit la loi héritée des Romains qui réduisait à l'esclavage les enfants des réfractaires à l'impôt.

L'aura de Paul Aurélien

Dans les années 510, Withur, un émigré, s'établit à l'île Batz, prend le titre de comte et se fait chef de ce pays. Il est ainsi le vassal de Judal, roi de Domnomée. Un jour, un sien parent se présente à lui. Paul Aurélien. Ce noble entré en religion est déjà affublé déjà de mille pouvoirs. Et mille choses irrationnelles seront écrites sur le personnage. Résumons arbitrairement. Paul Aurélien serait né vers 480 dans le comté de Clamorgan. Il a huit frères, trois sœurs, une éducation à la romaine. Confié par son père à saint Iltud, il quitte bientôt son monastère pour vivre en anachorète entre ses 16 et 30 ans. Devenu prêtre, il fonde avec douze coreligionnaires son propre monastère. Jusqu'au jour où le roi Marc Conomor entend le faire évêque. C'est alors qu'il s'enfuit en Armorique avec une centaine de religieux, nobles et serviteurs. Nous sommes en 512. Les voilà un an à Ouessant, deux ans à Lampaul. Quand il s'aventure dans le pays Leonensis, il n'y rencontre nulle âme si ne c'est un pauvre hère chargé de faire paître les pourceaux du comte de ces lieux. "Conduis-moi jusqu'à lui", demande Paul Aurélien.

Quand il débarque à Batz, Paul Aurélien reconnaît en Withur un sien parent. Soudain arrive un serviteur. Il tient un gigantesque saumon d'où pend une cloche. Et cette cloche, Paul la connaît bien.. Le roi Marc la faisait teinter pour convier ses hôtes à table. Paul l'avait convoitée auprès du roi. En vain. Et c'est précisément cette cloche qui vient de faire son entrée. Des siècles durant, c'est encore cet instrument, du moins le prétend la tradition, que l'on balancera au dessus de la tête des fidèles les jours de pardon. On la nomme la Longue-Fauve ou encore Hirglas et elle passe pour préserver de la surdité.

Withur demanda alors à Paul de débarrasser l'île de Batz d'un dragon. Il s'en charga flanqué de Nuz, un jeune guerrier, et conduisit docilement l'animal en lui passant l'étole autour du cou jusqu'au gouffre où il se précipita. En récompense, Nuz reçut un territoire en Cléder que l'on baptisa Kergournadeac'h, la maison de l'homme qui ne recule jamais. Plus tard, un Kerhoant en épousa l'héritière et y fit bâtir une forteresse. Quant à Paul, il se vit offrir l'île de Batz pour y ériger un monastère. Son annexe continentale serait les ruines de l'ancien castrum romain à l'origine de la ville de Saint-Pol.

Withur proposa bientôt à Aurélien l'épiscopat. Ce qu'il refusa fermement. Alors, il l'adressa au roi de France, Childebert, aux fins officielles de lui remettre en courrier et d'en rapporter la réponse. En fait, la lettre demandait au monarque d'insister auprès du Breton. Enfin convaincu, Paul nous revint premier évêque de Léon et décida d'établir son siège épiscopal dans l'ancien castrum romain. Quand Paul s'y rendit, son premier geste, avant d'en franchir, la muraille fut de bénir la source de Lenn ar Ghoar. Jamais elle ne tarirait et il s'y tiendra un pardon à chacun des 15 août. Puis il chassa de l'enceinte bandits et animaux sauvages, tel un buffle ou encore un ours. C'est ainsi qu'il caressa la tête d'une laie qui donna une espèce longtemps connue sous le nom de race royale des porcs. Il fit aussi abattre un chêne, eun vezen dan, a qui l'on rendait un culte idolâtre. Pour calmer la colère des habitants, il offrit à chacun d'eux un des essaims d'abeilles grouillant dans le tronc de l'arbre. A la fin de sa vie, après avoir multiplié monastères et gestes pieux, Aurélien se vit offrir du roi de Domnonée, le havre de Pempoul, les paroisses de Roscoff, Santec, Trégondern. Le tout prit le nom de Minihi de Saint Paol et, comme Batz, resta le domaine propre des évêques. Agé de... 140 ans, devenu translucide, Paul Aurélien mourut sur son île et fut enterré dans la cathédrale du Minihy bâtie en l'honneur de la Trinité. Ce qui nous amène dans les années 570.

Voilà donc ce que rapportèrent les premiers chroniqueurs du pays. Derrière les exploits fabuleux du premier évêque et de son chevalier qui ne recule jamais, on peut y voir l'intention d'asseoir dans les esprits la domination de l'église et de la noblesse sur ces contrées.

La terre des prêtres

Car elle va peser longtemps, longtemps et lourdement, l'emprise de la noblesse et clergé avec l'appui des paysans les plus aisés. Saint-Pol sera l'un des derniers bastions de la monarchie. Sa région produira aussi des bataillons de religieux qui quadrilleront le monde entier. Dans les greniers de Kerhoant, nous avons retrouvé foule de vieux livres dont ont tirait l'enseignement aux Ursulines et au Kreisker, voici peu de temps encore. feuilletons-les un moment:

"Par la force des choses, les uns sont plus hauts, les autres plus bas, mais il n'y a en cela aucune inégalité. Le seigneur l'a voulu ainsi par un choix mystérieux."

"Pourquoi Dieu a-t-il permis l'inégalité des fortunes, sinon pour ces échanges qui tissent entre riches et pauvres les liens solides de la charité!"

"Il existe de bons riches."

"Ne nous plaignons pas de la pauvreté. Faut-il plaindre ceux qui sont nourris de la viande la plus exquise?"

"Les supérieurs représentent l'ordre établi par Dieu. On leur doit une obéissance militaire."

"On n'a pas le droit de refuser d'obéir pour ce seul motif que celui qui commande est dur."

"Même si nos supérieurs ont les pires défauts, ils sont auprès de nous les représentants du Seigneur. C'est d'abord à cause de cela que nous les respectons et que nous les aimons."

"Celui qui se révolte contre l'autorité se révolte contre l'ordre établi par Dieu"

"Dieu ordonne de respecter les biens des autres et défend même d'avoir l'intention de s'en emparer".

"Le travail est souvent pénible. C'est une conséquence du péché originel."

"Saint Paul a dit : Celui qui ne travaille pas, qu'il ne mange pas non plus! Et il s'avait ce qu'il disait: il cousait des tentes."

"Le meilleur instrument de la justice sociale, comme de la justice tout court, sera toujours la charité."

"Un chrétien doit croire en bloc tout ce que l'église lui enseigne."

L'évolution politique du Léon

Kastell Paol, le château de Paul. Cette façon d'appeler ainsi le Minihy, est attestée dès 550. En 683, le nom entre dans l'histoire quand Alain Le Long, fils de Judikaël, assembla ici les états de Bretagne afin de réformer plusieurs abus. En 847 se signale l'évêque de Léon. Libéralis, c'est son nom, refuse, comme d'autres de sacrer Nominoë, nouveau roi de Bretagne. Résultat: on l'accuse, lui et ses compères, de se livrer au trafic de choses saintes. Un crime désignée sous le doux nom de sidonie. La procédure envers l'évêque de Léon est sûrement trop lente aux yeux de Nominoë. Alors, il le destitue lui-même. Libéralis se retire alors près de Charles Le Chauve. Non sans avoir mis à l'abri des Nordiques des reliques de Paul Aurélien à Saint-Benoït-sur-Loire. Car les Vikings sont là. De Batz, dès 875, ils pilleront la région un siècle durant. Ils raseront aussi la cathédrale. Les dernières reliques de Paul sont alors adressées à Fleury par l'évêque Paulin.

On doit au premier Comte du Léon, Even, l'éviction des nordiques en 937. Il siège à Lesneven, la cour d'Even. Ses héritiers prendront le titre plus modeste de vicomtes. Deux hommes se partagent ainsi le pouvoir en Léon. L'évêque exerce la juridiction spirituelle, le vicomte la juridiction temporelle.

On peut supposer que Kerhoant, vers l'an mil, ce fut une motte féodale dressée en sentinelle sur le roc. L'endroit est idéal. Une rivière croise la voie romaine qui longe la cote léonarde. Cette petite forteresse reflète dans les eaux de l'Horn la peur du viking, les chicanes entre seigneurs. Mais, en cette fin du premier millénaire, la Bretagne indépendante vit dans une relative prospérité. Le paysan breton ne connaît plus le servage. Ceux qui sont attachés à la terre noble de Kerhoant jouissent même des exemptions d'impôts dont bénéficie leur maître.

Le second millénaire commence mal

Contrairement aux autres seigneurs bretons, ceux du Léon sont le plus souvent fidèles au duc de Bretagne. On s'épargnera ici l'imbroglio des conflits entre évêques, comtes et ducs, Anglais, Français et Bretons... ... Les uns se disputent le droit de bris, c'est à dire celui de récupérer les épaves jetées à la côte. D'autres se battent pour un cachalot échoué. Occupations militaires, mises à sac occupent la vie. On ne retiendra que l'épisode où les Anglais vinrent raser le château de Kastell Paol vers 1170. Car on garda longtemps le souvenir des fortifications détruites en processionnant chaque année sur le tracé dans l'ancienne enceinte. Ce tro ar chimenaou, tour des cheminées, fut ainsi perpétué jusqu'à la fin du second millénaire! S'il faut retenir quelques dates, je choisirai 1230. C'est la reconstruction de la cathédrale et les Kerhoant apportent leur pierre. 1365: construction du Kreisker. Le duc de Bretagne, victorieux du parti français, en ordonne les travaux lors d'un passage à Saint-Pol. La légende veut que saint Guénoc avait surpris une lingère en plein labeur le jour de la fête de Notre-Dame. En guise de repentir, elle offrit alors sa maison pour en faire un sanctuaire. Détruit, il allait servir de base au Kreisker... Seulement, en 1375, les Anglais y mettent le feu. Alors on reconstruit. Les Saint-Politains seront tellements fiers de cet édifice que quelqu'un dira: "Si un ange descendait du ciel, il poserait le pied sur la tour du Kreisker avant de s'arrêter sur la terre".On retiendra aussi qu'un comte de Léon fit assassiner au sortir de l'office l'évêque qui n'était autre que son propre frère. Quand ce ne sont pas les troupes de tout accabit qui occupent Kastell Pol, ce sont des bandits qui ravagent le pays ou un gigantesque ras de marée qui laisse de tels immondices qu'une épidémie se propage dans tout l'évêché, c'est un gigantesque raz de marée qui laisse de tels immondices qu'une épidémie se propage dans tout l'évêché, c'est un tremblement de terre qui, comme en 1285, fait subir ses effets durant quarante jours.

Le partage des pouvoirs

Dans de tels soubressauts, l'unité du Léon finit par éclater. Le comté passa, vente après vente, dans le domaine des terres ducales et le titre même de comte finit par échoir aux évêques. Quand mourut le dernier vicomte, ruiné, sans hoirs, les derniers lambeaux de son fief allèrent à sa sœur. Celle-ci les apportera en dot au fils aîné du Duc de Rohan, basé à Pontivy. Nous serons alors en 1363. Quelque 80 plus tard, le Vicomte de Rohan, seigneur de Léon, signe avec le gouvernement de l'évêché un acte précisant leurs rapports de pouvoir. L'heure n'est plus aux conflits et Rohan se montre très généreux. Il rétribuera régulièrement deux messes en offrant toutes les dîmes de Ploeven. Il y ajoutera cinquante quartiers de froment dont on fera le pain des chanoines. Manifestement, le clergé est très satisfait. Rohan est reçu en grande pompe à la cathédrale et l'évêque se porte à sa rencontre. Les cloches campannent à tout va. Ces mêmes cloches, c'est prévu dans l'accord, sonneront huit jours de glas quand un Rohan viendra à mourir. Huit jours! En 1592, les Rohan érigeront leurs terres léonardes en principauté. Son siège est à Landerneau et elle possède des hôtels à Saint-Pol. Mais l'évêque reste le maître de la cité. Tel est brièvement planté le décor politique dans lequel évolue l'histoire de notre ferme de Kerhoant.

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